La souveraineté des cabinets de conseil au Sénégal :
Un enjeu stratégique pour l’avenir
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Kamal AKRIDISS
Publié le 28 Janvier 2025
Le Sénégal, en pleine transformation économique et sociale, s’appuie de plus en plus sur les cabinets de conseil pour accompagner ses réformes et projets structurants. Ces experts, véritables artisans des politiques publiques et des stratégies sectorielles, jouent un rôle central dans la modernisation des infrastructures, l’amélioration de la gouvernance et la transformation numérique. Pourtant, derrière leur expertise se pose une question cruciale : celle de la souveraineté nationale. Comment garantir que les recommandations de ces cabinets, souvent dominés par des acteurs internationaux, servent avant tout les intérêts du Sénégal ?
Un secteur sous influence étrangère
Au Sénégal, les grandes missions de conseil sont encore majoritairement confiées à des multinationales telles que McKinsey, PwC ou Deloitte. Ces entreprises, fortes de leur expérience et de leur réseau global, se voient attribuer des projets d’envergure : la réforme des administrations publiques, la gestion des projets d’infrastructures comme le Train Express Régional (TER), ou encore l’élaboration de stratégies économiques à long terme.
Cependant, cette domination étrangère s’accompagne de défis majeurs. Les cabinets internationaux, bien que compétents, apportent souvent des modèles standardisés qui ne tiennent pas toujours compte des spécificités locales. Ces recommandations, parfois élaborées depuis l’extérieur, risquent de déconnecter les décisions des réalités sénégalaises, accentuant une dépendance qui limite la capacité du pays à tracer sa propre voie.
En outre, les bénéfices générés par ces missions quittent largement le territoire. Les honoraires des multinationales, souvent colossaux, contribuent peu à l’économie locale, tandis que les cabinets sénégalais, pourtant riches de compétences, restent en marge des grandes décisions stratégiques.
Un développement local en quête de reconnaissance
Les cabinets de conseil locaux, bien que compétents, peinent à se faire une place face à la concurrence internationale. Ces structures, qui comprennent souvent des experts issus de grandes écoles et institutions sénégalaises, possèdent une compréhension fine du terrain et des dynamiques locales. Pourtant, leur potentiel reste sous-exploité en raison de plusieurs freins structurels.
Le manque de reconnaissance institutionnelle, combiné à des financements limités, empêche ces cabinets de participer aux projets majeurs. Les appels d’offres, souvent calibrés pour attirer des multinationales, excluent de facto les petites et moyennes structures locales. Ce déséquilibre prive le Sénégal d’une ressource stratégique essentielle : sa capacité à développer une expertise souveraine et indépendante.
Les risques d’une dépendance excessive
Confier une grande part des orientations stratégiques nationales à des acteurs étrangers n’est pas sans risque. Les cabinets internationaux, bien qu’efficaces, sont avant tout guidés par leurs propres intérêts économiques. Leurs priorités, souvent alignées sur les attentes de leurs investisseurs ou gouvernements d’origine, peuvent entrer en contradiction avec les besoins réels du Sénégal.
Cette dépendance excessive limite également la résilience stratégique du pays. En cas de crise internationale ou de tensions géopolitiques, le Sénégal pourrait se retrouver vulnérable face à des partenaires extérieurs sur lesquels il ne dispose que d’un contrôle limité. Dans un monde où les rapports de force évoluent rapidement, la souveraineté stratégique passe par une maîtrise accrue des compétences et des ressources locales.
Construire un modèle de conseil souverain et durable
Pour répondre à ces défis, le Sénégal doit adopter une stratégie ambitieuse visant à renforcer la souveraineté de son secteur de conseil. Cela implique une action concertée entre les pouvoirs publics, les acteurs privés et les institutions académiques pour structurer un écosystème solide et compétitif.
1. Investir dans les Compétences Locales
Le développement d’un savoir-faire national est essentiel. Cela passe par la formation d’une nouvelle génération de consultants sénégalais capables de rivaliser avec les multinationales. Les universités et centres de formation doivent intégrer des programmes spécialisés en conseil stratégique, intelligence économique et gestion de projets complexes.
En parallèle, l’État pourrait encourager des partenariats entre cabinets locaux et internationaux, avec des clauses strictes de transfert de compétences. Ces collaborations équilibrées permettraient de renforcer l’expertise locale tout en bénéficiant des apports techniques des multinationales.
2. Encadrer les appels d’offres
Pour favoriser les acteurs locaux, les appels d’offres publics doivent être révisés. L’introduction de quotas ou de critères spécifiques pourrait garantir une participation accrue des cabinets sénégalais aux grands projets nationaux. Cette mesure, combinée à un soutien institutionnel, permettrait de structurer le marché et d’offrir aux entreprises locales une véritable chance de s’épanouir.
3. Valoriser l’innovation locale
Les cabinets locaux doivent être encouragés à développer des solutions adaptées aux réalités sénégalaises. Cela inclut l’utilisation de technologies numériques pour optimiser la gestion des projets ou encore l’élaboration de modèles de gouvernance basés sur les dynamiques culturelles et économiques locales. Ces innovations, soutenues par des fonds publics ou des investissements privés, renforceront leur compétitivité.
4. Renforcer la régulation
Un cadre réglementaire clair est nécessaire pour encadrer les interventions des cabinets de conseil. Ce cadre devrait inclure des exigences de transparence, des évaluations régulières de l’impact des missions, et des mécanismes de suivi garantissant que les recommandations s’alignent sur les priorités nationales.
Un avenir à construire ensemble
La souveraineté des cabinets de conseil au Sénégal n’est pas qu’une question technique ou économique. Elle touche à l’essence même de l’indépendance stratégique du pays. En reprenant le contrôle de ce secteur, le Sénégal peut s’assurer que les décisions prises aujourd’hui répondent aux besoins de demain, tout en valorisant les talents et les ressources locales.
Ce défi, bien que complexe, est aussi une formidable opportunité. En structurant un secteur de conseil compétitif et souverain, le Sénégal peut non seulement renforcer son indépendance, mais aussi devenir un modèle pour d’autres pays africains. La souveraineté, dans ce domaine comme dans d’autres, est une condition essentielle pour garantir un développement durable et inclusif, où les intérêts nationaux priment sur les logiques externes.
L’avenir du Sénégal dépendra de sa capacité à transformer cette dépendance en force, en plaçant ses compétences locales au centre de sa stratégie de développement.
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