L’intelligence économique en France :
Est-ce une nécessité pour la sécurité nationale ?
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Kamal AKRIDISS
Publié le 06 Février 2025
Dans un monde où la concurrence économique s’est transformée en un champ de bataille stratégique, l’interrogation sur l’incorporation de l’intelligence économique (IE) dans le cadre de la sécurité nationale se fait pressante. Alors que des pays comme les États-Unis et la Chine voient l’intelligence économique (IE) comme un levier crucial pour préserver leurs intérêts stratégiques, la France et, de manière plus générale, l’Europe, ont encore du mal à l’incorporer entièrement dans leurs stratégies de défense et de souveraineté.
Une culture de la guerre économique encore trop marginale
La France reconnaît depuis plusieurs décennies l’importance de l’intelligence économique, notamment grâce au rapport Martre (1994) et aux travaux menés par l’École de Guerre Économique. Cependant, cette prise de conscience ne s’est pas traduite par une véritable stratégie nationale offensive et structurée. Contrairement aux États-Unis, qui intègrent pleinement l’intelligence économique à leur sécurité nationale à travers des institutions comme le National Counterintelligence and Security Center (NCSC), ou à la Chine, qui en a fait un levier clé de sa politique industrielle et technologique, la France reste morcelée et réactive face aux menaces économiques étrangères. Cette vulnérabilité s’explique en partie par une culture politique et économique qui a longtemps sous-estimé l’existence même de la guerre économique, privilégiant une approche libérale et multilatérale des échanges internationaux. Or, dans un monde où les conflits économiques sont devenus des armes de domination stratégique, cette posture apparaît obsolète et dangereuse. L’absence de coordination et de doctrine d’État forte sur ces enjeux empêche la France de protéger efficacement ses actifs stratégiques et de contrer les stratégies offensives de prédation économique menées par d’autres puissances.
L’Affaire Atos :
L’un des exemples les plus récents de la vulnérabilité économique française est l’affaire Atos, qui a éclaté en 2023-2024. Ce fleuron technologique, spécialisé dans le cloud, la cybersécurité et les supercalculateurs, est un acteur clé de la souveraineté numérique et de la défense en France. Or, son démantèlement en cours et l’intérêt marqué de groupes étrangers, notamment américains, pour certaines de ses branches stratégiques illustrent les failles de la France en matière de protection de ses actifs sensibles.
Les activités d’Atos comprennent notamment la gestion des supercalculateurs utilisés par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et d’autres entités stratégiques de l’État. Une prise de contrôle par une puissance étrangère poserait un risque majeur pour la souveraineté française en matière de cybersécurité et de défense.
Le cas Atos rappelle des précédents comme celui de Photonis, un leader mondial des technologies de vision nocturne utilisé par les forces armées, qui avait failli être racheté par l’américain Teledyne avant que l’État français ne bloque l’opération en 2020. Toutefois, ces interventions restent trop rares et ne traduisent pas encore une véritable doctrine d’intelligence économique offensive.
La dépendance technologique : Une menace sous-estimée
L’intelligence économique ne concerne pas uniquement la protection des entreprises contre les rachats étrangers, elle touche aussi à la souveraineté technologique et numérique. Aujourd’hui, la France est largement dépendante des géants américains du numérique, (Google, Apple, Microsoft), qui contrôlent l’essentiel des infrastructures cloud, des données et des services numériques critiques. Cette dépendance pose un risque majeur pour la souveraineté nationale, car elle empêche la France de maîtriser pleinement ses infrastructures stratégiques et ses flux de données.
L’Europe a tenté de réagir avec des initiatives comme GAIA-X, un projet de cloud souverain européen, mais celui-ci reste encore trop tributaire des technologies américaines. Par ailleurs, dans des secteurs clés comme les semi-conducteurs, essentiels à l’industrie du numérique et de la défense, la France est en retard par rapport aux États-Unis et à la Chine. L’Union européenne a adopté le Chips Act en 2023 pour renforcer sa capacité de production, mais l’Europe reste loin derrière ses concurrents.
Pourquoi la France doit faire de l’intelligence économique une priorité nationale
Si la France veut véritablement protéger son économie et sa souveraineté, elle doit repenser son approche de l’intelligence économique en l’intégrant pleinement à sa stratégie de sécurité nationale. Il est impératif d’adopter une vision offensive et de structurer un dispositif de protection économique efficace.
D’abord, il est essentiel de renforcer le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques. Un cadre juridique plus strict, inspiré du CFIUS américain, permettrait d’éviter que des entreprises vitales pour la souveraineté nationale ne passent sous contrôle étranger. De même, la création d’une agence nationale de l’intelligence économique, chargée de détecter et de contrer les menaces économiques, serait un levier puissant pour anticiper les risques.
Ensuite, la France doit investir massivement dans ses propres champions technologiques afin de réduire sa dépendance aux GAFAM et aux entreprises chinoises. Cela passe par une politique industrielle ambitieuse et des financements stratégiques dans les domaines de l’intelligence artificielle, du cloud computing et des semi-conducteurs.
Enfin, il est impératif d’instaurer une culture de l’intelligence économique à tous les niveaux, des administrations aux entreprises, en passant par le monde académique. Les grandes écoles de commerce et d’ingénierie françaises doivent intégrer ces enjeux dans leurs formations pour que les futurs décideurs prennent conscience des défis liés à la guerre économique.
Une urgence stratégique pour l’avenir de la France
L’intelligence économique ne peut plus être considérée comme un simple outil de compétitivité pour les entreprises. Elle est devenue un élément essentiel de la sécurité nationale et doit être pensée comme un véritable rempart contre les prédations étrangères. Dans un monde où les États-Unis, la Chine et d’autres puissances ont compris que le renseignement économique est une arme d’influence et de domination, la France ne peut plus se permettre d’être un acteur passif.
Si elle n’intègre pas rapidement une politique ambitieuse en matière d’intelligence économique, elle continuera à voir ses fleurons industriels captés par des intérêts étrangers, perdant progressivement sa souveraineté technologique et économique. Il est donc urgent d’opérer un changement de paradigme en adoptant une stratégie offensive et coordonnée, sous peine de subir encore de lourdes pertes stratégiques dans les années à venir.
L’avenir de la puissance française passe par la protection et la valorisation de son savoir-faire industriel et technologique.
L’intelligence économique doit devenir une priorité d’État, au même titre que la défense et la cybersécurité, pour garantir un avenir souverain et prospère.
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