La France peut-elle faire de l’influence religieuse un outil stratégique en Afrique ?
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Kamal AKRIDISS
Publié le 10 Février 2025
Depuis plusieurs décennies, l’Afrique est devenue un terrain d’affrontement des influences géopolitiques et économiques, mais aussi religieuses. Longtemps dominante à travers son passé colonial et son réseau éducatif et missionnaire, la France voit aujourd’hui son influence religieuse en Afrique reculer, notamment face à des puissances comme la Turquie, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou encore les États-Unis, qui utilisent la religion comme un levier stratégique.
Face à cette évolution, une question se pose : la France peut-elle, et doit-elle, investir davantage dans l’intelligence religieuse pour renforcer son soft power en Afrique ? Cette approche, si elle venait à être mise en place, pourrait-elle permettre à Paris de regagner du terrain face aux nouveaux acteurs qui influencent aujourd’hui les sociétés africaines par le biais du religieux ?
Un héritage historique en déclin
L’influence religieuse française en Afrique a longtemps reposé sur deux piliers majeurs. Le catholicisme et l’éducation ont joué un rôle essentiel. Dès l’époque coloniale, les missions chrétiennes ont été un vecteur d’influence de la France en Afrique. L’Église catholique a structuré des réseaux d’éducation et de santé qui ont façonné des générations d’élites locales. Les établissements scolaires privés catholiques, souvent tenus par des congrégations françaises, ont formé de nombreux dirigeants africains, consolidant un lien durable entre la France et ses anciennes colonies.
En parallèle, la France a imposé un modèle strict de laïcité dans sa diplomatie. Contrairement aux États-Unis ou au Royaume-Uni, qui ont souvent favorisé une approche confessionnelle, la France a toujours défendu une séparation entre l’État et la religion. Cette posture a parfois été perçue comme un rejet du facteur religieux, créant un fossé avec des populations africaines où la spiritualité demeure un élément central de la vie sociale et politique. Aujourd’hui, cet héritage semble de plus en plus fragilisé. L’influence religieuse française s’efface progressivement au profit d’acteurs extérieurs, mieux adaptés aux nouvelles dynamiques spirituelles et sociales du continent.
La montée en puissance des nouveaux acteurs religieux
L’Afrique est un continent où la foi joue un rôle fondamental dans les relations sociales et politiques. Plusieurs puissances internationales ont compris l’importance de la dimension religieuse et l’utilisent comme un outil stratégique pour asseoir leur influence.
La Turquie, à travers la Diyanet, l’organisme officiel des affaires religieuses, finance des mosquées, des écoles coraniques et des centres éducatifs islamiques en Afrique de l’Ouest et du Nord. Ce soft power religieux s’accompagne d’accords de coopération économique et militaire qui renforcent la position d’Ankara sur le continent. L’Arabie saoudite, quant à elle, investit depuis plusieurs décennies dans la construction de mosquées, de centres islamiques et d’universités religieuses. Ce modèle vise à promouvoir une version rigoriste de l’islam et à contrer les traditions soufies locales, historiquement plus modérées.
Les Émirats arabes unis adoptent une approche plus pragmatique, en finançant des programmes de formation pour les imams et en soutenant des initiatives de dialogue interreligieux, cherchant à se positionner comme un acteur stabilisateur dans les débats théologiques en Afrique. Parallèlement, le protestantisme évangélique connaît une expansion spectaculaire, notamment grâce aux Églises pentecôtistes venues des États-Unis, qui influencent aujourd’hui les médias, la politique et l’économie dans des pays comme le Nigeria, le Ghana et la République Démocratique du Congo.
Dans ce contexte, la France apparaît comme un acteur marginal sur le terrain religieux, malgré son histoire et son ancienneté en Afrique.
Pourquoi la France devrait-elle réintégrer l’intelligence religieuse dans sa stratégie africaine ?
Dans un contexte où la religion structure encore largement les sociétés africaines, plusieurs arguments plaident en faveur d’un investissement de la France dans l’intelligence religieuse.
D’abord, il s’agit d’un outil essentiel pour anticiper les crises et prévenir les conflits. La montée des tensions interreligieuses et l’expansion des groupes extrémistes en Afrique de l’Ouest (Mali, Burkina Faso, Nigeria) rendent cruciale une meilleure compréhension des logiques spirituelles et idéologiques qui nourrissent ces crises. La France pourrait soutenir des initiatives locales de dialogue interreligieux et de déradicalisation, en collaboration avec des organisations africaines.
Ensuite, un tel engagement permettrait de maintenir un dialogue avec les élites religieuses africaines. Pendant longtemps, les grandes figures religieuses africaines étaient en lien direct avec la France via l’Église catholique. Aujourd’hui, ce dialogue s’est distendu, laissant la place à d’autres puissances comme la Turquie ou les pays du Golfe. Un retour en force de la France sur ce terrain pourrait renforcer ses relations avec les décideurs locaux.
Enfin, réinvestir ce champ permettrait à la France de contrebalancer l’influence de puissances concurrentes. Si la Turquie et l’Arabie saoudite utilisent la religion comme outil d’influence, la France pourrait promouvoir un modèle de spiritualité plus modéré et inclusif, basé sur l’éducation, la culture et la tolérance religieuse. Plutôt que de concurrencer directement ces puissances, la France pourrait développer une approche alternative, fondée sur le soutien aux structures locales qui favorisent l’émancipation et l’autonomie des communautés religieuses africaines.
Les défis d’une nouvelle approche religieuse pour la France
Toutefois, une telle stratégie impliquerait plusieurs précautions. La France devra respecter son propre principe de laïcité tout en reconnaissant que la religion est un facteur clé dans la structuration des sociétés africaines. Il faudra également veiller à ne pas donner l’impression d’une ingérence ou d’un retour à une influence néo-coloniale. Une implication trop visible de la France sur les questions religieuses pourrait être mal perçue par certains États africains, soucieux de leur souveraineté.
Enfin, toute initiative devra s’accompagner d’une approche équilibrée, sans favoriser un courant religieux au détriment d’un autre, pour éviter de raviver des tensions communautaires qui pourraient affaiblir la stabilité régionale.
La France doit-elle se réinventer sur le terrain de l’influence religieuse ?
Loin d’être un outil d’ingérence, l’intelligence religieuse pourrait devenir un levier stratégique pour la France en Afrique. Dans un contexte où d’autres puissances utilisent la spiritualité pour renforcer leur influence, Paris ne peut plus se permettre d’ignorer cet aspect essentiel des dynamiques africaines.
Si la France veut maintenir une présence significative sur le continent, elle devra repenser son approche et intégrer la compréhension des réalités religieuses locales dans sa diplomatie, sans pour autant remettre en cause ses principes fondamentaux.
L’enjeu est clair : trouver un équilibre entre pragmatisme et respect des valeurs républicaines, tout en s’adaptant aux mutations d’un continent en pleine transformation.
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