Et si la France rejoignait les BRICS ?
Un tournant stratégique ou un pari risqué ?
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Kamal AKRIDISS
Publié le 05 Février 2025
L’évolution rapide des rapports de force mondiaux remet en question les alliances traditionnelles. Face à la montée des tensions entre l’Occident et le bloc émergent des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), une question audacieuse se pose : la France pourrait-elle envisager un rapprochement avec ce groupe qui défie l’hégémonie occidentale ?
Longtemps dominé par les États-Unis et l’Union européenne, l’ordre économique mondial voit émerger une alternative structurée autour des BRICS. Avec un poids croissant sur la scène internationale, ces puissances contestent la suprématie du dollar, développent leurs propres institutions financières et tentent d’imposer une nouvelle gouvernance multipolaire. Dans ce contexte, un rapprochement de la France avec les BRICS bouleverserait les équilibres géopolitiques traditionnels et redéfinirait profondément sa stratégie diplomatique et économique.
Les BRICS : une force montante sur l’échiquier mondial
Créé en 2009, le groupe des BRICS s’est imposé comme un acteur central dans les relations internationales. Alors que le G7 représentait autrefois la majorité du PIB mondial, les BRICS ont progressivement rattrapé leur retard. Aujourd’hui, ils pèsent 32 % du PIB mondial contre 30 % pour le G7, une transformation majeure qui reflète l’évolution des dynamiques économiques.
Au-delà des chiffres, les BRICS se distinguent par leur indépendance stratégique vis-à-vis des institutions dominées par l’Occident, telles que le FMI et la Banque mondiale. L’objectif est clair : réduire leur dépendance au dollar américain et proposer un cadre alternatif fondé sur leurs propres mécanismes financiers, à l’image de la Nouvelle Banque de Développement (NDB).
Dans ce contexte, la France, qui ambitionne de renforcer son autonomie stratégique, pourrait être tentée de rejoindre ce groupe. Ce serait une rupture majeure avec ses alliances historiques, mais aussi une occasion d’explorer de nouvelles opportunités économiques et diplomatiques.
Un basculement diplomatique inédit
Rejoindre les BRICS ne serait pas une simple décision économique, mais une reconfiguration géopolitique majeure. Depuis plusieurs décennies, la France a toujours cherché à maintenir un équilibre entre alliances stratégiques et autonomie diplomatique. Le général de Gaulle, en son temps, avait déjà pris ses distances avec les États-Unis en retirant la France du commandement intégré de l’OTAN.
Un rapprochement avec les BRICS marquerait une nouvelle étape dans cette volonté d’indépendance. Il permettrait à la France de diversifier ses partenariats, de renforcer ses relations avec les puissances émergentes et de jouer un rôle de médiateur entre l’Occident et le reste du monde. Cependant, une telle décision risquerait de détériorer ses relations avec Washington et Bruxelles, qui verraient d’un mauvais œil une telle inflexion stratégique.
Une opportunité économique considérable
Sur le plan économique, les BRICS représentent un marché immense et en pleine expansion. La Chine et l’Inde sont aujourd’hui deux des plus grands partenaires commerciaux de la France, et leurs industries technologiques, énergétiques et agricoles offrent d’importantes opportunités d’échanges.
Le Brésil et la Russie, quant à eux, disposent de ressources naturelles stratégiques, allant du pétrole aux terres rares, qui pourraient renforcer la sécurité énergétique et industrielle française. En intégrant un tel bloc, la France réduirait sa dépendance aux fournisseurs traditionnels et diversifierait ses chaînes d’approvisionnement.
En outre, les BRICS cherchent à développer un système de paiements indépendant du dollar, ce qui pourrait permettre à la France de se protéger des sanctions économiques américaines et d’accroître son autonomie financière. Mais cette perspective pose aussi une question centrale : une telle alliance remettrait-elle en cause l’intégration économique de la France au sein de l’Union européenne ?
Les risques d’un tel choix :
Si rejoindre les BRICS peut sembler séduisant, les conséquences d’un tel choix ne doivent pas être sous-estimées.
D’un point de vue diplomatique, une rupture avec le bloc occidental provoquerait une crise majeure. Les États-Unis ont montré à plusieurs reprises qu’ils ne toléraient pas l’émancipation de leurs alliés. Le cas de l’Allemagne, sanctionnée pour avoir tenté de renforcer ses liens énergétiques avec la Russie via le gazoduc Nord Stream 2, illustre bien ce risque.
De plus, le modèle des BRICS repose sur des systèmes politiques hétérogènes. Si l’Inde et le Brésil restent des démocraties, la Chine et la Russie adoptent une gouvernance autoritaire et centralisée, en contradiction avec les principes européens. S’intégrer dans un bloc aussi disparate pourrait poser un problème d’alignement idéologique pour la France et fragiliser sa position au sein de l’Union européenne.
Enfin, la France, bien qu’étant une puissance influente, pourrait ne pas avoir le même poids diplomatique au sein des BRICS que la Chine ou la Russie. Elle risquerait de se retrouver dans un rôle secondaire, sans réelle capacité d’influer sur les grandes décisions stratégiques du groupe.
L’équilibre entre deux mondes : la meilleure alternative ?
Plutôt qu’un basculement total vers les BRICS, la meilleure option pour la France serait d’adopter une posture d’allié stratégique sans adhésion formelle.
Cette stratégie permettrait :
- De renforcer les liens commerciaux et technologiques avec les BRICS, sans heurter frontalement les États-Unis et l’Union européenne.
- D’investir dans des projets stratégiques (énergies renouvelables, infrastructures, numérique) tout en maintenant une autonomie politique.
- D’exercer un rôle de médiateur international, facilitant le dialogue entre l’Occident et les économies émergentes.
- En parallèle, l’État pourrait encourager des partenariats entre cabinets locaux et internationaux, avec des clauses strictes de transfert de compétences. Ces collaborations équilibrées permettraient de renforcer l’expertise locale tout en bénéficiant des apports techniques des multinationales.
En adoptant cette approche, la France pourrait profiter des avantages offerts par les BRICS sans provoquer une rupture brutale avec ses partenaires traditionnels.
Conclusion : Vers un repositionnement stratégique de la France ?
L’hypothèse d’une adhésion de la France aux BRICS pose une question fondamentale sur l’avenir de sa politique étrangère et sa place dans l’ordre mondial. Si les BRICS incarnent une alternative à l’hégémonie occidentale, ils ne constituent pas nécessairement une structure homogène et cohérente. Ce regroupement repose davantage sur une volonté commune de contrebalancer l’influence américaine que sur un véritable projet politique ou économique unifié.
La France, par son histoire, sa diplomatie et sa capacité d’influence, doit-elle réellement choisir un camp ? La réponse n’est pas aussi binaire. Plutôt que d’intégrer formellement un bloc, elle pourrait jouer un rôle pivot, à l’interface entre l’Occident et le monde émergent. En d’autres termes, elle pourrait s’inscrire dans une dynamique multipolaire où elle bénéficierait des avantages d’une coopération avec les BRICS sans pour autant s’aliéner ses partenaires traditionnels.
Du point de vue de R.O.C.K. INSTITUTE, cette question ne doit pas être abordée sous un prisme idéologique, mais bien sous l’angle d’une stratégie pragmatique d’intelligence économique et d’influence. Une intégration aux BRICS, dans sa forme actuelle, pourrait fragiliser la position de la France au sein de l’Union européenne et nuire à ses alliances historiques. À l’inverse, une posture hybride, qui renforcerait les liens économiques et stratégiques avec ces puissances tout en préservant une position indépendante, constituerait un levier d’influence majeur.
Si la France veut peser dans les grandes décisions du XXIᵉ siècle, elle doit s’adapter aux transformations du monde. Cela implique de cesser d’adopter une posture strictement occidentale et d’accepter que la puissance ne se mesure plus uniquement en termes militaires ou diplomatiques, mais également en termes d’influence économique, de contrôle des ressources stratégiques et de domination technologique.
Le débat n’est donc pas de savoir si la France doit rejoindre les BRICS ou non, mais plutôt comment elle peut redéfinir son rôle sur l’échiquier mondial. Doit-elle être un acteur passif, cantonné à défendre un ordre qui s’effrite, ou bien un acteur actif, capable de réinventer sa diplomatie pour s’imposer comme un architecte du monde multipolaire en gestation ?
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