La place de la France dans la géopolitique africaine : Vers une nouvelle approche ?
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Kamal AKRIDISS
Publié le 31 Janvier 2025
Depuis plusieurs années, la France voit son influence en Afrique, notamment dans le Sahel, être remise en question par de nouvelles dynamiques géopolitiques. L’émergence de nouvelles puissances, l’aspiration des États africains à une plus grande souveraineté, ainsi que l’évolution des attentes des populations locales exigent une adaptation de la stratégie française sur le continent. Face à ces mutations, une nouvelle approche est non seulement souhaitable, mais nécessaire pour bâtir une relation renouvelée et mutuellement bénéfique.
La situation dans plusieurs pays africains illustre cette transformation. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont connu des coups d’État successifs entre 2020 et 2023, aboutissant à la formation de l’Alliance des États du Sahel (AES) et à leur retrait de la CEDEAO. Ce bouleversement géopolitique traduit une volonté affirmée de ces nations de rompre avec les schémas de coopération traditionnels et de diversifier leurs partenariats internationaux.
Le recul de l’influence française au Sahel : une nouvelle donne stratégique
Longtemps considérée comme un partenaire clé de nombreux pays africains, la France a vu sa présence militaire au Sahel remise en question. En 2023, elle a annoncé le retrait de ses troupes du Mali, du Niger et du Burkina Faso, répondant ainsi aux pressions exercées par les nouveaux régimes en place. Ce désengagement, perçu comme un tournant historique, s’inscrit dans un contexte plus large de remise en cause des présences étrangères en Afrique.
Ce retrait intervient alors que ces pays sont confrontés à une montée de l’insécurité. Selon l’Indice mondial du terrorisme de 2024, le Burkina Faso, le Mali et le Niger figurent parmi les dix pays les plus touchés par le terrorisme. En réaction, ces États ont annoncé la création d’une force conjointe de 5 000 hommes pour lutter contre les groupes extrémistes. L’absence d’un appui militaire français soulève des questions sur l’efficacité de cette nouvelle alliance et sur l’éventualité de recourir à d’autres acteurs, comme la Russie, qui a renforcé sa présence militaire dans la région via le groupe Wagner.
Une nouvelle concurrence : la montée des puissances alternatives
Si la France revoit sa stratégie en Afrique, c’est aussi en raison de la montée en puissance d’autres acteurs influents.
La Russie, via des accords de sécurité et des contrats miniers, s’est imposée comme un nouvel allié stratégique dans plusieurs pays du Sahel. Son influence croissante remet en question la place des anciennes puissances coloniales dans la région.
La Chine, de son côté, reste un acteur incontournable avec sa politique des “Nouvelles Routes de la Soie”, qui finance d’importants projets d’infrastructures. Son approche, axée sur le développement économique plutôt que sur l’ingérence politique, séduit de nombreux gouvernements africains.
La Turquie, quant à elle, renforce ses liens économiques et militaires avec plusieurs États africains, notamment grâce à la vente de drones et à des accords de défense. Sa présence en Afrique de l’Ouest s’intensifie, offrant aux gouvernements locaux une alternative aux partenariats traditionnels.
Réinventer la relation franco-africaine : une opportunité à saisir
La France conserve néanmoins des atouts majeurs pour entretenir une relation constructive avec l’Afrique. Son expertise technologique, la qualité de ses entreprises et son réseau diplomatique dense lui permettent de maintenir un rôle clé dans la région. Toutefois, pour s’adapter aux nouvelles réalités africaines, plusieurs ajustements sont nécessaires :
- Une diplomatie d’écoute et de co-construction : Plutôt que d’imposer une vision extérieure, la France doit privilégier un dialogue sincère et respectueux des aspirations africaines.
- Un partenariat économique équitable : La coopération économique doit être axée sur la formation des jeunes talents africains et sur des investissements qui profitent directement aux populations locales.
- Un appui à la sécurité sans ingérence : Loin des interventions militaires classiques, la France pourrait accompagner les initiatives africaines en matière de renseignement et de logistique.
- Valoriser la francophonie comme levier stratégique : Au-delà de la langue, la francophonie peut devenir un moteur de coopération économique et culturelle, renforçant les liens entre les peuples.
- Investir dans l’intelligence religieuse : Comprendre les dynamiques religieuses en Afrique est essentiel pour mieux appréhender les enjeux sociopolitiques. Plutôt que d’ignorer cet aspect, la France pourrait soutenir des initiatives favorisant le dialogue interreligieux et la formation d’acteurs locaux capables de contrer les discours extrémistes.
- Renforcer la coopération culturelle : La culture reste un puissant levier d’influence. Investir dans des projets artistiques, éducatifs et patrimoniaux permettrait à la France de maintenir une relation de proximité avec les sociétés africaines, au-delà des simples relations diplomatiques.
Repenser la place de la France dans un monde multipolaire
Les mutations géopolitiques en Afrique imposent une redéfinition stratégique de l’approche française. L’époque où la France pouvait agir en tant qu’acteur central et incontesté sur le continent est révolue. Désormais, elle doit composer avec une concurrence accrue et des aspirations locales de souveraineté toujours plus affirmées.
Toutefois, il n’est jamais trop tard pour rebâtir des relations fortes et mutuellement bénéfiques. La France demeure une puissance mondiale, disposant d’un savoir-faire stratégique, d’un poids diplomatique et d’une influence culturelle qui restent des atouts majeurs. Le terrain africain n’est pas perdu, il est en recomposition, et Paris a encore toutes les cartes en main pour jouer un rôle déterminant.
Plutôt que de chercher à préserver à tout prix une influence traditionnelle, Paris doit envisager une politique africaine basée sur le pragmatisme et l’innovation diplomatique. Cela passe par une coopération repensée, fondée sur des intérêts réciproques et des engagements respectueux des réalités locales. La stabilité de la région, comme l’avenir des relations franco-africaines, dépendra de la capacité de la France à s’adapter à ces nouvelles dynamiques, en misant sur une approche souple, inclusive et fondée sur une complémentarité gagnant-gagnant.
Dans un monde multipolaire où les alliances sont mouvantes et où les modèles de développement se diversifient, la France a une carte à jouer. À condition qu’elle accepte de passer d’un rôle de puissance tutélaire à celui d’un véritable partenaire stratégique, soucieux d’accompagner l’Afrique dans ses propres choix, plutôt que de les dicter.
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