Quand l’aide humanitaire de l’UE devient une arme en Afrique :
Détournée au profit du terrorisme ?
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Kamal AKRIDISS
Publié le 09 Février 2025
Depuis plusieurs décennies, l’Union européenne s’est imposée comme l’un des principaux donateurs d’aide humanitaire en Afrique du Nord et au Sahel. Des milliards d’euros sont alloués chaque année pour soutenir les populations touchées par des crises humanitaires, des conflits armés et des catastrophes naturelles. Selon la Commission européenne, en 2023, plus de 500 millions d’euros ont été destinés à des programmes d’aide humanitaire en Afrique de l’Ouest et du Nord, un chiffre en constante augmentation en raison des besoins croissants dans ces régions.
Cependant, des rapports de plus en plus nombreux mettent en lumière une réalité inquiétante : une part significative de cette aide est détournée et alimente indirectement des réseaux criminels et terroristes. Ce détournement prend plusieurs formes, allant de la confiscation directe des cargaisons humanitaires à leur vente sur le marché noir, générant ainsi des revenus qui profitent aux groupes armés actifs dans la région. Cette problématique soulève une question essentielle : l’Europe finance-t-elle, malgré elle, l’instabilité et le terrorisme au Sahel ?
Mécanismes de détournement de l’aide humanitaire
Les mécanismes de détournement de l’aide sont bien rodés et impliquent plusieurs acteurs, allant des réseaux de contrebande aux milices armées. Les groupes terroristes et criminels profitent de la faiblesse des États et du manque de contrôle sur la chaîne d’acheminement pour s’approprier l’aide et l’utiliser à leur avantage.
L’une des méthodes les plus répandues est l’interception des convois humanitaires. En l’absence d’un encadrement militaire solide, les camions transportant des vivres, des médicaments et du matériel logistique deviennent des cibles faciles. Une fois interceptés, ces biens sont revendus clandestinement sur les marchés parallèles, notamment en Mauritanie, au Niger, au Mali et en Libye.
Une autre méthode repose sur l’imposition de “taxes de passage”. Les groupes armés exigent des rançons auprès des ONG et des agences internationales pour autoriser l’acheminement de l’aide. Ce système leur permet non seulement d’engranger des fonds directement, mais aussi d’établir un contrôle sur l’aide qui arrive, leur permettant de renforcer leur emprise sur la population locale.
Un rapport de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) publié en 2015 révélait que jusqu’à 30% de l’aide humanitaire européenne destinée au Sahel était détournée avant d’atteindre les populations ciblées. En Libye, une partie des équipements et des fonds alloués à la gestion des migrations et des réfugiés a fini entre les mains de réseaux de trafiquants, renforçant ainsi l’économie parallèle qui finance les milices locales.
Cas de détournement et conséquences
Un cas emblématique est celui des camps de réfugiés de Tindouf, situés dans le sud-ouest de l’Algérie. Depuis plusieurs années, de nombreux rapports, notamment ceux de l’OLAF et du Parlement européen, ont dénoncé un détournement systématique de l’aide destinée aux réfugiés sahraouis.
Selon des enquêtes publiées par le journal espagnol El Confidencial et des ONG locales, une partie des denrées alimentaires, des médicaments et du matériel de secours est revendue sur le marché noir en Mauritanie, notamment à Zouérat, mais aussi en Algérie et au Mali. Ce commerce illégal, organisé par des réseaux proches du Front Polisario, permet aux acteurs impliqués de dégager d’importants bénéfices tout en privant les réfugiés de ressources vitales.
D’autres rapports indiquent que ces détournements ne se limitent pas aux trafiquants. Des connexions existent entre certains responsables administratifs des camps et des groupes armés opérant dans le Sahel, en particulier Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Ces groupes utilisent les fonds issus du commerce illégal de l’aide humanitaire pour acheter des armes, financer des attaques terroristes et recruter des combattants.
Le marché noir : Un écosystème prospère au service du terrorisme
L’essor du marché noir dans les zones sahéliennes et nord-africaines constitue une aubaine pour les organisations terroristes. En 2023, une étude du Groupe d’action financière (GAFI) sur le financement du terrorisme en Afrique a révélé que plus de 40% des revenus des groupes jihadistes opérant au Sahel provenaient d’activités de contrebande, y compris la revente de produits issus de l’aide humanitaire.
L’impact est double. D’une part, les populations locales se retrouvent privées d’un soutien crucial, ce qui alimente la colère et l’instabilité. D’autre part, ces fonds viennent renforcer les capacités militaires et logistiques des groupes terroristes, rendant la lutte contre ces derniers encore plus difficile.
La corruption joue également un rôle clé dans ce système. Dans certains cas, des responsables locaux sont impliqués dans ces détournements, facilitant l’écoulement des marchandises détournées à travers des circuits parallèles bien établis. La porosité des frontières entre le Mali, l’Algérie, la Mauritanie et le Niger facilite également ce trafic, rendant difficile tout contrôle efficace.
Mesures de prévention et de contrôle : un défi de taille
Face à ces détournements massifs, plusieurs mesures ont été proposées pour améliorer la gestion de l’aide humanitaire et limiter son exploitation par des acteurs malveillants.
Parmi les pistes évoquées :
- Renforcer la traçabilité des aides : l’Union européenne travaille sur des outils numériques permettant de suivre l’acheminement des biens humanitaires en temps réel et d’alerter en cas d’anomalie.
- Multiplier les audits et les contrôles indépendants : plusieurs missions d’enquête ont déjà été menées, mais elles restent insuffisantes face à l’ampleur du problème.
- Impliquer davantage les acteurs locaux fiables : certaines ONG locales, moins dépendantes des grands circuits de distribution, pourraient garantir une meilleure distribution.
- Sanctionner les responsables de détournement : geler les avoirs des individus et entités impliqués dans ces trafics permettrait d’affaiblir les circuits de corruption.
Un monde en réaction : entre attentisme, théorisation et veille stratégique
Le détournement de l’aide humanitaire en Afrique du Nord et au Sahel représente un défi majeur qui va bien au-delà d’une simple question logistique. En alimentant des réseaux criminels et terroristes, ces détournements aggravent les crises humanitaires, compromettent la stabilité régionale et sapent les efforts de développement.
Si l’Europe veut réellement jouer un rôle constructif dans la région, elle devra impérativement repenser ses mécanismes d’aide, renforcer les contrôles et collaborer plus étroitement avec les États et les acteurs locaux pour s’assurer que l’aide parvienne à ceux qui en ont réellement besoin, et non aux ennemis de la stabilité régionale.
Sources :
https://press.un.org/fr/2016/cpsd609.doc.htm
https://fr.hespress.com/380929-tindouf-guterres-pointe-lexploitation-des-aides-par-le-polisario-a-des-fins-personnelles.html
https://www.hrw.org/fr/report/2008/12/18/les-droits-humains-au-sahara-occidental-et-dans-les-camps-de-refugies-tindouf
https://press.un.org/fr/2015/cpsd582.doc.htm
https://www.senat.fr/questions/base/2015/qSEQ150616595.html
https://www.mapexpress.ma/actualite/opinions-et-debats/scandale-du-detournement-aides-humanitaires-lalgerie-polisario-destinees-aux-camps-tindouf-nouveau-releve-rapport-du-pam-expert-camerounais/
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